E-administration - Tout est prêt, et vous ?

Cédric Ingrand
Poste: 

Toutes les démarches, les procédures, toute notre citoyenneté gérée intégralement en ligne, c'est possible, dès aujourd'hui, les technologies sont là... mais là n'est pas le problème.

Ca y est, tout est prêt ! Après trente ans d'attente, toutes les technologies de communication fixes et mobiles, tous les algorithmes de chiffrement et de signature, toutes les plateformes d'identification sont prêtes. Nous pouvons, à tout moment, nous identifier de façon sûre et parfaite, en ligne, ou en personne, pour toutes les transactions du quotidien. Papiers, factures, ordonnances, impôts, démarches, et hop, tous numérisés !

Quel obstacle nous sépare encore de cet idéal de dématérialisation totale et parfaite de notre identité ? En fait, un facteur plus humain que technologique. Si l'on en croit les romans de science-fiction, tendance cyberpunk, il suffirait que chacun d'entre nous embarque une puce RFID sans contact qui stockerait notre identité, nos moyens de paiement, un dossier médical, et c'en serait fini des queues interminables, des guichets fermés, des fraudes, et du reste. Un monde parfait... au moins sur le papier des romans de gare. Le problème, dans le monde réel, c'est que personne n'a à ce point envie de se démettre du contrôle de son identité, de se confondre avec un identifiant opaque et toujours lisible, même à son insu, bref, d'aller trop loin dans l'échange praticité contre vie privée.

Constat parlant : ce ne sont donc plus les technologies qui sont à la traîne, mais leur capacité à simplifier nos vies quotidiennes sans pour autant transiger sur la protection de la vie privée. Autre paramètre : notre capacité à les apprivoiser, les utiliser, les intégrer en confiance. Le new deal de l'identité numérique fonctionne quand il propose des solutions simples, transparentes, et lisibles pour le citoyen-contribuable-consommateur. Chez nous, meilleur exemple à ce jour : les dix millions de déclarations de revenus en ligne que devrait enregistrer le Trésor Public cette année. Pas mal, dans un pays que l'on imagine souvent technophobe.

"10 millions de télé-déclarations de revenus. Pas mal pour un pays technophobe."

Si on l'a fait pour les impôts, le reste suivra. Aujourd'hui, ce sont surtout les professionnels qui profitent des télé-procédures : les entrepreprises peuvent à loisir télé-déclarer leur TVA, et les nouvelles légions d'auto-entrepreneurs peuvent même toucher le nirvana, celui d'une relation entièrement numérique avec l'administration, de la déclaration de début d'activité au paiement en ligne des impôts et cotisations sociales, sans jamais voir un guichet physique, de près ou de loin. Une première, et une fluidité sans précédent dans la relation aux administrations. Et le grand public, me direz-vous ? Et bien... disons qu'il attend son tour.

Certes, il y a bien les impôts en ligne, ok, on oublie un peu vite la pionnière Carte Vitale et ses feuilles de soins électroniques. Certains documents admnistratifs sont aussi disponibles ou commandables en ligne, beaucoup de formulaires également, mais le tout semble modeste face aux portails de services sécurisés ouverts dans les pays qui ont investi avant nous dans des systèmes de gestion numérique de son identité. Nul besoin d'aller très loin, il suffit de regarder l'état de l'art tel qu'il se pratique en Belgique pour constater le chemin qui nous reste à parcourir. Là-bas, chacun peut se voir délivrer une eID, une carte d'identité électronique, qui reprend les caractéristiques de celle que nous connaissons, avec en plus une fonction de signature électronique, qui permet d'étendre la gamme des services disponibles à distance. Etat Civil, Permis de Construire, changements d'adresse, dépôt de plaintes, documents scolaires, et évidemment les impôts. Les enfants peuvent eux aussi avoir une carte sécurisée, qui leur permet entre autres de s'identifier de manière certaine sur des services de "chat" réservés aux plus jeunes. En cas d'urgence, un système téléphonique dédié permet aussi de contacter leurs parents sur trois numéros d'appels qu'ils auront spécifié lors de l'établissement de la carte.

Autant de systèmes fondés sur une identité forte, mais qui n'ont pas fait d'impasse sur la transparence des données échangées, et sur leur protection. Sur son portail en ligne, le citoyen Belge peut voir qui, quel service, quelle administration, a eu accès à ses données. Il peut aussi demander des explications et signaler un abus éventuel.

"IDéNum, votre nouvelle signature."

Si l'eID n'a pas encore de date de sortie chez nous, bientôt arrivera IDéNum, un système de signature électronique, sur le modèle du certificat numérique avec lequel vous signez votre déclaration d'impôts en ligne, à plusieurs détails près. D'abord, un certificat IDéNum pourra être stocké sur une clé USB, un carte à puce, ou son téléphone mobile. Il pourra être utilisé pour toutes sortes de démarches, de transactions avec des administrations ou des entreprises. Surtout, IDéNum sera une plateforme ouverte, "interopérable" comme disent les spécialistes. Le certificat délivré par votre banque fonctionnera aussi au guichet virtuel de l'administration, ou sur le site d'un assureur ou d'un vendeur en ligne, et vice-versa. Ca n'a l'air de rien, mais cette identité numérique abordable et simplifiée devrait soudainement élargir le spectre de ce que l'on peut faire, la souris à la main. La technologie, c'est parfois magique...

Pour autant, peut-on à terme imaginer démarches et procédures 100% dématérialisées ? Pas sûr... Prenez l'exemple du vote. Faut-il pouvoir voter en ligne ? Oui, forcément oui, voudrait-on dire, sur son mobile même, pour éviter le revenez-y des taux d'abstention des dernières élections. Mais là aussi, "possible" et "souhaitable" n'ont pas la rime riche. Peut-on voter sur le web ? Oui, dans des conditions de sécurité très correctes. Peut-on garantir les mêmes conditions de confidentialité, sait-on recréer en ligne la protection de l'isoloir et l'anonymat absolu du vote ? Pas vraiment, pas parfaitement, ou au moins pas encore.

Une vérification de plus du nouveau théorème de nos vies privées dématérialisées : plus que la performance technologique, plus que le gain de temps, plus que tout le reste en fait, pour l'utilisateur, la seule mesure du succès, c'est la confiance.

twitter.com/cingrand

Biographie: 
Journaliste français spécialisé dans le domaine des hautes technologies, d'Internet et du multimédia.
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